Jean Paul ICHTER architecte-urbaniste, homme de culture, humaniste, esprit ouvert,  grand témoin du développement du Maroc moderne, est décédé le 1er octobre 2020 à Fès.
En complément des nombreux hommages qui lui ont été rendus (dont celui de Rachid Haloui ), nous publions l’hommage que lui rend Mme Alix Audurier Cros, Professeur émérite en Architecture de l’Université Montpellier III.

JEAN PAUL ICHTER (1933-2020)

« Une personnalité attachante. »

Par Alix Audurier Cros. Professeur émérite en Architecture. Université de Montpellier III.
Jean Paul ICHTER architecte-urbaniste et grand témoin du développement du Maroc moderne, est décédé le 1er Octobre 2020 à Fès.
Jean Paul Ichter, est un architecte-urbaniste, né en 1933 à Noeux les Mines, en Alsace. Célèbre au Maroc, il reste cependant encore mal connu en France. Très jeune, il avait appris l’arabe auprès des ouvriers des mines et des soldats des régiments algériens et marocains stationnés en Alsace et en Allemagne de l’ouest. Sa curiosité pour le Maghreb était réelle. Ses études d’Art et d’Architecture menées à l’université de Strasbourg le conduisent ensuite à Paris après la Seconde Guerre mondiale. Il y côtoie Le Corbusier à la fin des années 50. Ses concepts architecturaux le marqueront beaucoup. Refusant de partir combattre en Algérie car « sa famille avait déjà subi les horreurs de deux guerres mondiales », et ne voulait pas verser le sang, il décide de partir au Maroc en 1959.
Résidant dans l’empire chérifien, il a consacré sa vie à l’aménagement des villes marocaines et aux études d’urbanisme dans des contextes aussi divers que la reconstruction d’Agadir où il fit ses débuts en 1960, ou plus tard, pour le plan directeur de la Médina de Fès et son schéma de gestion des eaux (assainissement et aménagement séparé des circuits d’eau potable et d’égoûts).
Il coulait une retraite paisible et studieuse dans la cité-jardin qu’il avait créée dans un des plus agréables quartiers modernes de la ville de Fès. La Cité des Mimosas. Havre de paix associant petits immeubles à loggias et jardins-promenades, la cité s’inspirait des principes des quartiers urbains du nord de l’Europe mais intégrés dans la composition d’un espace moderne et équilibré au sein d’une ville méditerranéenne au climat chaud et sec, telle que Fès.

Les jardins peuplés d’arbres remarquables et parcourus par des « seguias » aux eaux murmurantes sont de petites oasis où les eaux des fontaines à cascades dévalent vers les bassins décorés de zelliges multicolores et de vasques de béton, inspirés des traditions antiques et hispano mauresques.

Nous avions mené, mes collègues et moi même, durant deux ans une action d’analyse et de numérisation d’une partie de ses archives, en accord avec lui et avec son concours personnel quotidien. Il en était heureux et nous aussi. Cette recherche s’est concrétisée au fur et à mesure de nos déplacements à Fès et des nombreux entretiens organisés sur place. Ils furent accompagnés par la découverte de ses réalisations tant à Fès qu’à Rabat et à Moulay Yacoub. Ainsi, avons-nous pu mieux cerner sa personnalité, son sesn critique et son œuvre remarquable grâce à son accueil chaleureux et à celui de son épouse.

Architecte libéral, il fut une personnalité reconnue et respectée par ses confrères marocains de plusieurs générations. Il a beaucoup collaboré avec certains d’entre eux, dont Abdelkader Farès, Abdeslam Faraoui ou Mourad Embarek., qui devinrent ses amis. Il a aussi contribué à former dans le cadre de l’enseignement de l’Architecture au Maroc, de nombreux étudiants en Architecture et urbanisme. Homme de Culture, humaniste, esprit ouvert et doté d’une curiosité insatiable pour la société maghrébine qu’il ne connaissait pas en arrivant de France, il a contribué à intégrer les éléments de l’histoire de l’habitat et des usages marocains dans les projets contemporains. Il a créé une esthétique très personnelle et reconnaissable. Il s’inscrit dans les actions des architectes du Mouvement Moderne qui ont marqué profondément les formes des « villes nouvelles » d’une part mais aussi des jeunes architectes de la nouvelle génération épris de modernité et de beauté.

Chargé très tôt de responsabilités dans le Maroc indépendant, il collabora aussi avec des architectes français dont Michel Ecochard à Casablanca ou Jean François Zevaco, venus définir des projets d’équipements dans les villes de l’intérieur, participer à des programmes d’aménagement et à des projets de logements ou d’équipements de grande ampleur. Il réalisa notamment les magnifiques thermes de Moulay Yacoub. Michel Zevaco ceux de Sidi Harazem.

Connu également comme expert auprès de l’UNESCO pour la réhabilitation de la Médina de Fès, il accompagna de nombreux plans de réhabilitation des quartiers anciens et assura des restaurations de grande qualité pour des ensembles historiques (ex Palais El Mokhri). Il conçu aussi des projets remarquables pour des hôtels de tourisme (Hôtel du Bahta ou Hôtel Volubilis, notamment) dont les patios et jardins sont toujours très appréciés par les amoureux de Fès. Moderniser sans dénaturer semble avoir été constamment sa devise.
Le Maroc vient de perdre l’un des grands témoins de la décolonisation et de la transformation des villes du royaume chérifien après l’Indépendance, un ami du peuple marocain et un architecte français remarquable dont l’oeuvre constitue un patrimoine culturel non négligeable pour le peuple marocain et son royaume, mais aussi pour le patrimoine universel..

Fait à Saint André de Sangonis, le 2 Octobre 2020. AAC

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