L’Institut français de Rabat vous invite à découvrir l’exposition « Accords et Dissonances“ qui se tiendra du 8 mai au 13 juin 2026 à la galerie de l’Institut. Horaires d’ouverture : du mardi au vendredi de 10h à 18h, le samedi de 10h à 17h.

De quelle douceur exquise s’agit-il?”… serez-vous tentés de demander, entre les travaux de Safaa Errouas et ceux de Ghislaine Portalis ?

Disons que ce qui les rapproche et les éloigne, à la fois, c’est ce que Maurice Blanchot dénonce dans L’Écriture du désastre: “ Pénétré par la possessive douceur, ainsi il a comme un pressentiment-souvenir du désastre qui serait la plus douce imprévision. Nous ne sommes pas contemporains du désastre: c’est là sa différence, et cette différence est sa menace fraternelle. Le désastre serait en plus, en trop, excès qui se masque qu’en impure perte”.

Chez ces deux artistes, la douceur côtoie l’art du désastre, d’un monde sinon impossible au moins difficile à atteindre,. Mais leur manière d’y souscrire passe par des problématiques artistiques totalement différentes. Et c’est cela qui nous intéresse ici.

Pour l’une c’est par la douceur et la virginité que se conquiert un monde d’altérité qui risque à tout moment de nous échapper. Elle s’inscrit dans la tentative d’une expérience limite.
Pour l’autre, la douceur est un leurre, le germe obligé d’une certaine cruauté. Elle s’inscrit dans une réflexion sur le langage et l’image.

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Safaa Errouas

Après une longue exploration des rapports entre l’intime et le social, le corps et l’espace comme lieux où se négocient les tensions individuelles et collectives, Safaa Errouas insiste désormais, depuis l’expérience du confinement, sur l’importance de la notion de voyage, au sens le plus large du terme, en tant que déplacement, à la fois mental et physique, dans des oeuvres sans cesse en re-construction. Territoire cartographique, l’oeuvre serait une image de ce monde qui identifie l’être humain par son rapport à des espaces géographiques que sa naissance, puis tout son parcours individuel, lui assigne. Cette étendue de la surface terrestre, choisie ou imposée, sur laquelle vivent des corps humains, opère des déplacements mentaux.
Il s’agit désormais pour l’artiste de penser une totalité homme-femme, non plus genrée, mais privée d’une liberté impérativement humaine et nécessaire par delà sa traduction cartographique.

Cet aspect organique du mouvement dans l’espace est l’une des préoccupations actuelles de Safaa Errouas. Son installation récente intitulée Continuum, née d’une première notation sur le papier, tisse une forme spatiale plus ambitieuse: un parcours rythmé, habillé de fils blancs, où la déambulation physique du spectateur devient elle-même signifiante.

Offrant une expérience traversable autant que contemplative, ce blanc tendu dans l’espace, fait par les gestes minutieux des tisserandes n’est pas silence. Il marque le passage d’une cartographie de l’intime vers l’attention au collectif et à l’altérité, sans effacer pour autant l’évocation “douce” mais insidieuse des interdits et des diverses limitations spatio-temporelles qui traversent toute existence. Donner un rythme à l’installation, ouvrir la pratique à des préoccupations qui dépassent le biographique, interroger ce que le social et le collectif inscrivent dans l’espacé sont devenus des impératifs dans la pratique de l’artiste.

“Partir ? Revenir? De déplacer?” dit-elle.

L’artiste s’interroge (en résonance avec le geste de Joaquim Torres-Garcia, retournant la carte du monde en plaçant le sud en haut), et elle pose une question voisine:  que font les frontières à ceux qui les vivent de l’intérieur ? Comment le corps et l’espace négocient-ils les contraintes territoriales, les interdits de circulation, les limitations qui s’exercent sans se montrer ?
Et surtout  comment l’art peut-il transformer cette pesanteur en mouvement, cette assignation en liberté ?

Pour l’artiste, la matérialité de Continuum, ces fils blancs déployés dans l’espace, traçant un parcours que le corps et le regard du spectateur viennent activer, ne peut être dissociée de l’histoire des matériaux qu’elle mobilise. Le fil, l’aiguille, le tissage : autant de techniques que l’économie du travail a historiquement assignées au féminin, les confiant à la sphère domestique pour mieux les maintenir à l’écart des espaces de reconnaissance artistiques et institutionnels. En les projetant à l’échelle d’une installation, Safaa Erruas accomplit un déplacement à la fois formel et politique : elle arrache ces gestes à leur confinement et leur confère une présence publique, une visibilité que leur histoire leur avait refusée. C’est précisément dans cet aspect léger et fragile que se joue la tension centrale de l’œuvre, ce va-et-vient permanent entre ce qui se donne à voir et ce qui demeure dans l’ombre, entre la représentation et ce qu’elle ne peut qu’effleurer, entre ce que l’on montre et ce dont il est l’image…

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Ghislaine Portalis

La notion de genre est plus manifeste chez Ghislaine Portalis. La douceur comme expérience inquiétante où tout repère vacille. La douceur au coeur même de ce qui détruit. La douceur, à la Maurice Blanchot, qui accompagne une sorte de perte irréversible. La douceur qui place au coeur de toutes ses oeuvres, une histoire, un scénario, un récit de la cruauté. Invisible mais troublante. Poétique mais incertaine.

En citant Simone Weil: “Mais il y a à mes yeux de grandeur que dans la douceur”,  Maurice Blanchot écrit: “Je dirai plutôt, rien d’extreme que par la douceur. La folie par excès de douceur, la folie douce. Penser, s’effacer; le désastre de la douceur”.

Toutes les installations de Ghislaine Portalis s’ajoutent, s’accumulent, se répondent mais
pas de salut dans cette apparente douceur, néanmoins inhérente à une version féminine de l’art… car très vite, à bien y regarder, quelque chose dépasse la forme qu’elles proposent.

Prenons quelques pièces, en apparence toutes simples, en exemple :

Les “coiffes”, réitérées depuis 2010, au fil des découvertes de l’artiste de certains modèles plus ou moins anciens, n’iront pas sur nos têtes, chargées qu’elle sont d’aiguilles enfoncées et tournées vers l’intérieur en en dérivant l’usage.
Dans l’apparente jolie table, intitulée “Pièce montée” de 2019, elle déploie un art de la table “étrangement inconvenant” aux serviettes et à la nappe érotiquement brodées, l’ensemble étant en quelque sorte alimenté par des insectes comestibles.
“La Bibliothèque rose” de 2018, évocation de cette collection qui a permis, dès la seconde moitié du dix-huitième siècles, à des générations d’enfants, et en particulier de petites filles, de découvrir le plaisir de lire, a néanmoins marqué, par des approches particulièrement genrées, les imaginaires féminins. Les limites culturelles et stylistiques de cette littérature ne pourraient plus avoir court aujourd’hui. Le plus souvent les filles y sont du côté de l’émotion et les garçons du côté de l’action. Les filles y sont parfois valorisées mais à la seule condition qu’elles renvoient à des capacités, considérées comme masculines, de courage, d’indépendance et de maitrise du danger! Tout cela fait de cette collection, qui restera historique, un objet culturel ambivalent, à la fois artistique et problématique, etc…

Au fil de ces pièces, au creux d’un équilibre fragile, oscillant entre douceur et malaise, Ghislaine Portalis fait de l’intime et de la domesticité un territoire où les conditions d’existence des femmes sont minutieusement traduites et révélées.

Ici, la violence n’est pas immédiatement visible dans une certaine forme d’apparente douceur.
La douceur est “douce” car elle ne dramatise pas le désastre qu’elle recouvre. Elle côtoie l’irréparable par sa douce apparence mais ne le recouvre pas. Elle ne se montre pas violente mais n’amène pas la paix car plus la douceur est douce plus elle est inéluctable

Une sorte de douceur peut faire survenir le pire: le désastre selon Maurice Blanchot cité en introduction.
Cette douceur est ambiguë et paradoxale. Elle désarme toute résistance. Elle dépossède plutôt qu’elle ne console; Elle ôte le réel à ce dont elle s’empare. Elle est donc la forme la plus radicale du “désastre”: elle marque une rupture avec le sens et quand elle touche aux mots elle les rends impuissants… C’est alors que faire de l’art c’est, comme écrire ou penser, une tentative de dire ce qui résiste à toute formulation, sans violence, ni apaisement, mais dans une zone où les oppositions percutent leur sens.